Locataire (nouvelle)

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Locataire (nouvelle)

Message par Ardeola le Lun 1 Mai - 16:15

Je n'ai jamais aimé les enterrements. Trop de gens, trop de fausses larmes et de bonnes paroles hypocrites sur la prétendue grandeur d'âme du défunt, comme si la mort transformait le plus infâme individu en modèle de bonté.
Et pourtant j'étais là, sur un des bancs de la dernière rangée, au fond de l'église. Je n'avais pas vraiment eu le choix, cette fois-ci. La vieille dame qui se trouvait à présent dans le cercueil avait eu un fort impact sur ma vie, et je lui devais bien des adieux en bonne et due forme, malgré l'épuisement des derniers jours qui se faisait encore sentir, et même si cela impliquait d'affronter la foule d'amis et voisins éplorés qui avaient eu la même idée.
Un de mes soupirs avait dû résonner plus fort que les autres, car ma voisine porta son attention sur moi, et me demanda d'un air compatissant si je tenais le coup, si tout cela n'était pas trop difficile à encaisser. Après tout, n'étais-je pas très proche de la défunte ? Ne m'avait-elle pas aidée à reprendre pied quand tout allait mal ? Au fil de la discussion, je finis par tout lui raconter. Comment je l'avais rencontrée au hasard alors qu'elle se débattait avec ses sacs de provisions en essayant de rentrer chez elle, comment je l'avais aidée, et la conversation que nous avions eue autour d'une tasse de thé qu'elle m'avait offerte pour me remercier : mes problèmes d'argent, les entretiens d'embauche ratés a répétition, l'absence de logement stable. Puis je racontais comment elle m'avait proposé une solution à tout mes problèmes : elle pouvait m'héberger chez elle, dans une des chambres d'amis, en échange d'un peu d'aide avec les courses et le ménage, et ce jusqu'à ce que je trouve mieux ; comment j'avais fini par accepter, après qu'elle m'ait longuement assuré que ça ne la gênait pas, "bien au contraire". Puis, comment notre amitié s'est construite et développée, elle me considérant comme l'enfant qu'elle n'avait jamais eu, et moi retrouvant en elle la famille que j'avais perdue. Jusqu'à ces dernières semaines, où son état s'était subitement dégradé. Les médecins n'avaient rien pu faire pour la sauver. "Elle était simplement épuisée. Vous n'y pouviez rien.", m'ont-ils dit lorsqu'elle a cessé de vivre, allongée dans son lit d'hôpital, sa main encore dans la mienne.
Ma voisine s'inquiéta alors de ce que j'allais devenir, et je la rassurai : le testament me désignait comme unique héritière, la défunte n'ayant pas de descendance, et pas de famille survivante connue.
La messe finie, chacun s'adressa de nouvelles condoléances, et partit de son côté. Je fis de même, et ce n'est qu'une fois chez moi que je m'autorisai à me débarrasser de mon expression de deuil affligé, pour afficher un rictus satisfait. Tout s'était déroulé à la perfection, comme à chaque fois. Après tout, cela faisait des siècles que je procédais de la même manière, et personne ne s'était jamais douté de rien.
C'est une mécanique bien rodée. A chaque fois que mon corps d'accueil commence à approcher de la rupture et à se fatiguer à force de lutter contre ma présence, je me cherche un nouvel hôte. Toujours le même profil. Jeune, en bonne santé, pas de famille, pas d'amis assez proches pour remarquer un changement de comportement ou de personnalité, si possible dans une situation difficile. Je lui offre mon aide, et je gagne son amitié et sa confiance. Puis, quand je sens que mon corps est réellement à bout de force, je prends possession de ce nouvel hôte, jeune et solide. Le processus est traumatisant pour les deux côtés, et le nouveau corps peut mettre plusieurs jours à s'en remettre. Quant à l'ancien, le choc de mon départ suffit souvent à le faire succomber. Mais parfois, je dois l'achever, par précaution. Si le propriétaire légitime du corps revenait à lui, il pourrait parler, et ce serait dangereux pour moi.
Je ne peux pas prendre le risque qu'on s'intéresse à moi. Les gens seraient bien trop méfiant et difficile à piéger s'ils connaissaient ma nature.

Ardeola
poivron cordial
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